Kukka-Maaria Polso: « J’aurais adoré voir Ann-Katrin Berger et l’Allemagne en finale de l’Euro »

Une fois n’est pas coutume, on va s’auto-citer, c’est plus simple (et la culture du melon se contente parfois de peu pour proliférer). C’était dans un article publié dans les colonnes de Carton-Rouge.ch pendant l’Euro 2025: « 115 CHF exactement. Comme le prix du maillot de la Finlande floqué #5 Koivisto qu’on portait lors du Norvège-Finlande de dimanche dernier à Tourbillon. Comme on était le seul non ressortissant de l’ex-grand duché à porter ce genre de tunique dans tout le pays ce jour-là, c’est tout naturellement qu’on s’est fait aborder par une sympathique supportrice nommée Kukka qui nous a gratifié d’un high five et a commencé à nous raconter sa vie en finnois dans le Zurich-Viège de 14h02. Jusqu’à ce qu’on lui dise que malheureusement on ne parlait pas cette langue (à vrai dire, comme on s’approchait dangereusement de Viège, on se serait d’abord demandé si ce n’était pas du haut-valaisan si le contexte n’avait pas aidé). La suite en anglais donc, pour apprendre que Kukka est estomaquée qu’on soit l’heureux possesseur du chandail de son pays alors qu’elle ne l’a même pas et surtout qu’elle officiait comme gardienne du FC Honka à Espoo dans les années 2010 et qu’elle a eu l’honneur de jouer avec Emma Koivisto dont le patronyme orne le dos de notre costume une pièce du jour. Comme quoi, collectionner les maillots de foot rapproche les peuples. » A l’époque, Kukka était en échange académique à Constance, et donc idéalement placée pour traverser la frontière germano-suisse et se rendre à une tripotée de matches de l’Euro à ses moments perdus, dont quelques-uns en notre compagnie. On l’a retrouvée entre deux paragraphes de sa thèse, sur whatsapp (on vous avait dit que ce site tournait avec un budget de la taille d’un point de penalty) et on en a profité pour lui demander son point de vue éclairé sur deux-trois trucs. Les réponses nous sont arrivées un dimanche matin à 2h09, comme il se doit.

Raphaël Iberg: Si on questionne l’assistant IA de Google sur ta carrière, il dit que tu as joué comme défenseure et gardienne remplaçante pour les juniors du FC Honka (U18) et la deuxième équipe du même club basé à Espoo entre environ 2010 et 2015. Comment Gemini s’est-il débrouillé sur ce coup ?

Kukka-Maaria Polso: Haha, ne fais jamais confiance à l’IA – il manque le highlight ultime de ma courte et agréable (ndlr: on dirait un peu une traduction québécoise, pas facile de traduire « short and sweet ») carrière ! Après mes années juniors, j’ai joué deux saisons comme gardienne remplaçante de la première équipe du FC Honka vers 2013-2014. Je ne me rappelle pas non plus d’un seul match joué comme défenseure – mon rêve était plutôt de devenir attaquante !

RI: Tu m’as dit une fois que tu avais joué avec Emma Koivisto, qui est maintenant une joueuse importante de l’équipe nationale de Finlande (123 sélections) et de l’AC Milan après être passée par Brighton et Liverpool. Si on creuse un peu dans les couches d’informations données par la page Wikipédia du FC Honka, il en ressort que le club a joué un seizième de finale de Ligue des Champions en 2009 et que d’autres joueuses internationales ont porté ce maillot (Jenny Danielsson [38 sélections en équipe de Finlande], Tinja-Riikka Korpela [128 sélections, gardienne de la Finlande à l’Euro 2025 et dans les cages de Servette en 2024/2025], Jutta Rantala [30 sélections, actuellement à Everton], Anna Westerlund [137 sélections], etc.). Est-ce que tu te souviens d’elles et est-ce que tu as toi-même envisagé une carrière pro ou semi-pro à un moment donné ?

KMP: Il y a en effet eu deux matches de Champions League contre le Turbine Potsdam (ndlr: le vainqueur de la compétition en 2005 et 2010 et sextuple champion d’Allemagne avait remporté ces deux rencontres respectivement 8-1 et 8-0) en 2009. C’est probablement en regardant ces matches que je suis devenue fan du FC Honka. La Finlande avait accueilli l’Euro plus tôt cette année-là, ce qui a contribué à nourrir mon admiration pour beaucoup de ces joueuses. Entre autres la gardienne iconique Tinja-Riikka Korpela. Au moment où j’ai moi-même signé avec le club, la composition de l’équipe avait déjà pas mal changé. Beaucoup de mes coéquipières sont devenues pros à l’étranger et ont joué pour l’équipe nationale: Jenny Danielsson, Emma Koivisto, Anna Auvinen (ndlr: 17 sélections, notamment à l’Inter entre 2019 et 2021) et Nora Heroum (ndlr: 93 sélections, passée par beaucoup de clubs italiens) par exemple. Même si j’adorais m’entraîner et j’étais vraiment à fond dans le football quand j’étais au lycée, je ne pense pas qu’il me soit jamais venu à l’esprit de tenter ma chance sur le plan professionnel.

Kukka, tout comme Emma Koivisto, n’a jamais pris la grosse tête. (Photo © Kukka)
RI: Est-ce que le chemin qui mène à une carrière professionnelle aurait existé en Finlande il y a 10 ans ?

KMP: Non. Quelques joueuses touchaient peut-être de l’argent, la plupart rien du tout – beaucoup de joueuses de ma génération ont commencé à construire leur carrière dans des universités américaines et ont été transférées dans des clubs étrangers à partir de ce moment. Je vais te donner une anecdote marrante qui me vient toujours à l’esprit. Alors que nous jouions dans l’élite finlandaise, notre équipe a participé au Sports Gala national (un événement où les meilleurs athlètes de tous les sports sont invités à un dîner dans un décor sophistiqué et reçoivent des prix). Notre rôle n’était pas de manger ou de recevoir des prix toutefois – nous avons passé la soirée à distribuer des flyers d’une compagnie de ferries pour lever des fonds pour nos déplacements. Les temps ont heureusement changé depuis !

RI: Et en 2026, est-il possible pour une femme de gagner sa vie en jouant au football en Finlande ?

KMP: Pas vraiment, de ce que j’en sais. Il y a peut-être des joueuses qui le font, mais la plupart sont encore semi-pros.

RI: Quelle est ton opinion sur les clichés problématiques qui entourent les gardiennes dans le football féminin ? Est-ce qu’ils sont basés sur une certaine réalité et est-ce que le niveau a beaucoup augmenté depuis 2010 ? J’ai l’impression que les machos du coin ont pour la plupart arrêté de m’envoyer des vidéos de boulettes depuis 2023…

KMP: Je pense que le rôle de gardienne a évolué à la même vitesse que le reste du jeu. J’ai été suffisamment chanceuse pour éviter les rencontres avec les gens et les vidéos que tu décris dans les années 2010 et, en tant que grande fan de Hope Solo, je me suis plutôt focalisée sur le visionnage en boucle de ses meilleurs arrêts. Peut-être que mon opinion est, même si les vidéos de buts gags continueront peut-être de circuler pour l’éternité, qu’il y avait déjà des gardiennes de très haut niveau à l’époque et il y en a beaucoup plus aujourd’hui. Les clichés sont donc plutôt éculés en ce qui concerne les gardiennes d’élite d’après moi.

RI: Qu’est-ce que tu n’avais pas comme gardienne (ou comme joueuse en général) en termes d’infrastructures qui s’est normalisé de nos jours ?

KMP: Hmm ! Probablement beaucoup de choses, mais pour n’en mentionner qu’une, l’utilisation de la technologie en était encore à ses balbutiements dans les années 2010. La plupart des joueuses avaient un moniteur de fréquence cardiaque pour leur usage personnel, mais les informations n’étaient pas transmises aux coaches. On se réunissait aussi parfois pour regarder des clips vidéo de nos matches, mais cela ne jouait pas de rôle notable dans la vie de tous les jours de l’équipe. J’imagine que toutes sortes de statistiques avancées sont entrées en ligne de compte dans le football d’aujourd’hui.

RI: Au contraire, à quoi n’avais-tu pas accès qui n’est toujours pas accessible dans le football féminin en 2026?

KMP: Un autre « hmm » ! Eh bien, ce n’est pas forcément lié aux infrastructures, mais j’ai lu des articles sur les blessures qui sont spécifiques aux femmes et les effets du cycle hormonal sur les performances d’une athlète. Il n’y avait probablement pas beaucoup de recherche sur le sujet à mon époque, et encore moins sur les implications qui auraient pu affecter mon entraînement. J’imagine que c’est encore le cas dans beaucoup d’équipes même si la connaissance a commencé à se transmettre et des mesures commencent à être prises.

RI: Qui est la meilleure gardienne du monde en ce moment à ton avis ?

KMP: J’ai un peu honte de dire que mon avis est principalement basé sur l’Euro 2025 qui a été un pic dans mon suivi récent du football. Sur cette base, ma réponse est Ann-Katrin Berger. Elle a joué quelques matches impressionnants l’été dernier (tu te souviens de ce plongeon-main de Dieu complètement fou contre la France ??) et j’aurais adoré voir « AKB » et l’Allemagne en finale.

(Ndlr: les gardiennes nominées pour le prix Yachine au Ballon d’Or 2026 sont Ann-Katrin Berger (Gotham FC / Allemagne), Cata Coll (FC Barcelone / Espagne), Hannah Hampton (Chelsea / Angleterre), Lorena (Kansas City Current / Brésil) et Ayaka Yamashita (Manchester City / Japon). Vous pouvez aller voir ce qu’on en pense ici et surtout aller revoir l’arrêt de l’Euro 2025 (et peut-être de la décennie) là)

RI: Tu parlais de l’Euro 2025, où aimerais-tu que le football féminin soit à la fin du prochain Euro, en 2029 ?

KMP: Premièrement, je me réjouis d’un nouvel Euro en 2029 avec des stades pleins soir après soir. J’espère aussi que l’intérêt du public ne va pas s’arrêter dès que les médailles d’or et d’argent auront été distribuées, mais que la couverture médiatique du football féminin restera bonne par la suite. Sinon j’espère que plus de joueuses auront accès à un salaire qui équivaut au temps et aux efforts consentis dans la pratique de leur art. Et finalement, j’aimerais beaucoup que plus des machos susmentionnés aient été convaincus d’humblement mettre à jour leur avis sur le football féminin.

RI: Que faut-il faire concrètement pour en arriver là ?

KMP: Je pense que tout commence avec la visibilité, et les médias traditionnels ainsi que les réseaux sociaux ont tous deux leur rôle à jouer. Les matches à enjeu passeront inaperçus du public potentiel s’ils ne font pas les gros titres et ne sont pas captés par les algorithmes avant le coup d’envoi et après le coup de sifflet final. Par ailleurs, s’il y a un intérêt émergeant et grandissant pour le football féminin, il y a aussi plus d’argent. Le challenge est évidemment d’enclencher un cercle vertueux, mais je pense qu’un bon point de départ serait de booster la visibilité des matches de Champions League et d’autres grands matches internationaux en dehors des tournois majeurs.

RI: A ton avis, est-ce qu’il y a une limite à ne pas dépasser dans l’évolution du football féminin pour éviter certains des excès qui existent dans le football masculin ?

KMP: C’est une question pertinente, mais une question complexe également. Si la visibilité et l’argent apportent de bonnes choses au football féminin, ils pourraient effectivement être accompagnés d’encombrants compléments. Mais je pense que les façons exactes de prévenir et combattre les problèmes potentiels dépend du genre d’excès dont on parle exactement.

RI: Qu’est-ce que tu fais pour gagner ta vie ces temps ?

KMP: Je travaille actuellement sur une thèse de doctorat en psychologie de l’éducation (ndlr: à l’Université d’Helsinki).

RI: Est-ce que tu trouves encore le temps de jouer au football ?

KMP: Oui, mais beaucoup moins que j’en aurais envie. Par chance, ce n’est pas très difficile de trouver des gars au hasard pour jouer sur des terrains dans le coin ! J’ai aussi une bonne relation intermittente avec le football freestyle.

La fameuse « off and on relationship » en mode on. (Photo © Kukka)
RI: J’ai parlé à des footballeuses à différents niveaux et j’entends souvent la même chose: si elles regardent du football, c’est souvent du football masculin, pas du football féminin. En tant que personne qui regarde du football féminin, est-ce que tu peux imaginer pourquoi les femmes préfèrent encore avoir des modèles masculins plutôt que féminins la plupart du temps ?

KMP: Je pense que l’origine de cette tendance est probablement à chercher dans le fait que le football masculin et la culture fan autour du football masculin sont boostés par des milliards de dollars et donc plus facilement accessibles, qu’on soit une joueuse professionnelle ou juste une gamine qui tape dans un ballon.

RI: Est-ce que tu supportes une équipe en ce moment ?

KMP: Après mes années de passion pour le FC Honka, je n’ai pas vraiment trouvé d’autre équipe à supporter avec autant de constance et d’enthousiasme. Quand je regarde un match, j’ai parfois une intuition au sujet de l’équipe pour laquelle mon coeur a choisi de battre (et en général aucune idée du pourquoi). Si ce n’est pas le cas, je soutiens les gardiennes, de part et d’autre. Et je suis évidemment devenue fan des Lionnesses l’été dernier, mais dans les faits, mon soutien est plutôt passif la plupart du temps.

RI: On s’est rencontrés dans un train Zurich-Viège avant un match entre la Finlande et la Norvège à Sion dans le cadre de l’Euro 2025. Est-ce que tu comptes aller au Brésil pour la Coupe du monde l’été prochain histoire de tomber sur un fan local qui porterait un maillot de la Finlande pour des raisons obscures ?

KMP: J’y pense clairement ! Les rencontres au hasard comme la nôtre ont fait partie des innombrables temps forts de ma fantastique expérience à l’Euro l’année dernière.

On ne sait jamais lequel est lequel, mais celui-là ça doit être Valère.

(Ndlr: La Finlande jouera sa place pour la Coupe du monde en barrage contre l’Italie les 1er et 5 décembre prochains. Comme ce n’est pas du foot masculin, impossible d’émettre un pronostic sûr en ce qui concerne le vainqueur…)

Un face à face avec la Finlande, ce n’est jamais facile, même pour une équipe qui n’a pas manqué trois Coupes du monde consécutives.

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